Conte autour de la folie ordinaire

Introduction

    On dit d’une personne qu’elle est folle lorsqu’elle s’est trop éloignée de la vision commune. Mais, le consensus est-il toujours raisonnable ? Il est suicidaire, donc insensé, de ne rien faire ou manifestement trop peu pour lutter contre le réchauffement climatique. La plupart des hommes, insouciants, vivent dans le déni d’une catastrophe annoncée et cela, sans que l’on s’inquiète le moins du monde pour la santé mentale de l’humanité. Ce petit conte satirique navigue entre réalité et fiction, raison et folie. Il apparaît que la frontière entre les deux mondes est bien plus floue qu’on ne le pense. Notre objectif est de susciter tout autant la réflexion que le rire. Bonne lecture à tous.

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16 décembre 2020

Conte autour de la folie ordinaire

Il était une fois deux jeunes gens fort instruits qui désiraient ardemment servir la Science. Le cœur ayant ses raisons que la raison avait reconnues, ils se marièrent et eurent une fille. Spontanément, ils décidèrent de l’appeler Dolores. Il y a deux siècles, un tel prénom qui laisse présager bien des souffrances, aurait constitué un plus pour envisager avec optimisme une carrière d’esclave noire en plein Texas. Nos deux héros n’avaient pas encore choisi leur voie mais ils étaient très intéressés par la mobilité des enfants de moins de cinq ans. Il s’agissait d’un secteur en pleine expansion où s’illustraient nos meilleurs cerveaux. Le couple n’ignorait rien des acquis accumulés dans ce domaine par les plus éminents spécialistes. Ils savaient bien évidemment que combiner vitesse et distance ne permettait en aucun cas de déterminer une notion de temps. Les chercheurs avaient clairement mis en relief que les déplacements se subdivisaient en plusieurs phases. La vitesse de départ V1 diminue régulièrement pour aboutir à une vitesse V2 qui, elle-même, n’est pas maintenue. Après s’être déplacés quelque temps à une vitesse V3, certains enfants s’arrêtent, d’autres s’endorment. Ces expériences avaient été réalisées sur une surface plane. On eut donc l’idée de placer des obstacles pour obstruer un chemin sur lequel on engageait les enfants. Ceux-ci disposaient de quatre possibilités : s’arrêter, escalader, contourner par la droite ou par la gauche. Les controverses les plus enflammées concernaient les pourcentages que chacun attribuait aux enfants contourneurs. On affirmait assez souvent que les obèses escaladaient les obstacles moins vite et avec plus de réticences que les autres. Cette remarque provoqua aussitôt une vigoureuse levée de boucliers. Il y eut jurisprudence. On la condamna pour son caractère discriminatoire. Les chercheurs furent tenus d’ajouter une note à la fin de leurs travaux où il était stipulé qu’il n’y avait aucune différence entre les enfants. Ceux qui entreprenaient de gravir les rochers le faisaient tous aussi spontanément et avec la même agilité.

  Remarquons au passage que, dans ce monde, grâce aux progrès de la médecine, les handicaps s’estompent et sont sur le point de disparaître. Il y a seulement quelques décennies, on déplorait encore qu’il y eût des sourds, des aveugles, des gros, des maigres etc. Actuellement, les choses se sont très sensiblement améliorées. Il n’y a plus que des malentendants, des déficients visuels, des personnes en surcharge ou en insuffisance pondérale. Cependant, il est capital de continuer sur cette dynamique positive. Louons, dans un premier temps, les résultats obtenus par l’industrie pharmaceutique. Elle réussit à faire consommer beaucoup de médicaments à nos malades ou encore à nos aînés pour les prolonger en fin de vie comme il se doit. Qu’on euthanasie un animal âgé et mal en point, nos laboratoires peuvent le comprendre mais il faudrait être déchu de toute humanité pour priver ses semblables, ne serait-ce que d’une infime tranche de leur vie ?  Qui choisirait de ne pas faire l’expérience de ce moment particulier que représente l’agonie ? N’est-ce pas l’apothéose de l’existence ? Nous avons tous hâte d’y être. Heureusement, il y a les émissions hospitalières pour nous faire patienter. A quoi aurait servi, par ailleurs, la recherche médicale si l’on refusait d’utiliser tous les produits qui en sont issus ? Ces morts avancées, ces traitements interrompus, ce serait une perte considérable ! Plus important encore. Il convient de s’occuper des malades bien portants. Tous les hommes, y compris les plus robustes, finissent toujours par développer une affection. Ne restons pas dans le déni, la bienportance est la matrice de tous nos maux. Si nous n’étions pas en pleine forme à un moment de notre vie, nous ne serions jamais malades. Parvenir à guérir de la bienportance, ce serait un premier pas sur le chemin de l’immortalité. Cela doit devenir notre priorité. Ne dérogeons pas au serment d’Hippocrate, il s’agit de sauvegarder la vie. Tout homme doit être considéré avant tout comme un patient. Peu importe qu’il soit encore enfant, adulte en pleine santé, malade dûment reconnu, peut-être déjà décédé. Soignons-les au départ, un peu au hasard, l’avenir nous dira le moment venu, vers quelle pathologie on doit s’orienter.

  Pour en revenir aux travaux consacrés à la petite enfance, un savant publia un essai magistral intitulé : L’influence du mouvement sur le mouvement. Il y était établi que la présence d’un papillon ou d’une grenouille modifie la trajectoire initialement choisie. Toutefois, bien des questions restaient en suspens. Les enfants sont-ils plus distraits par les papillons ou les grenouilles ? Une grenouille monopolise-t-elle davantage l’attention lorsqu’elle coasse ? Qu’en est-il des crapauds ? D’autres mirent en évidence l’influence du facteur chromatique. Les couleurs vives attirent manifestement les bambins car ils se dirigent vers les fleurs. C’était une autre avancée mais tant de points restaient obscurs. Les garçons étaient-ils plus sensibles au bleu et les filles au rose comme certains l’avançaient ? Les enfants s’approchaient-ils à cause de la couleur ou du parfum ? Si cette dernière assertion était vérifiée, le faisaient-ils parce que ça sentait bon ou parce que ça sentait fort ? Fallait-il privilégier l’intensité des odeurs ou la qualité des effluves ? Les avis étaient partagés et les assemblées houleuses. Lors des expériences, les températures avaient aussi leur importance. Un enfant, laissé quelque temps dans un froid glacial, cesse d’être opérationnel. Non seulement il ne se déplace plus, mais il se met à trembler et à tousser. Son visage devient violet et, à partir de ce stade, il n’est plus expérimentable.

  Pendant ces mois, ô combien fructueux, les petits marchèrent, contournèrent, gravirent, s’immobilisèrent, humèrent, pleurèrent, suèrent, grelottèrent … Les savants constatèrent, s’opposèrent, argumentèrent, rectifièrent, confirmèrent, exposèrent, publièrent, prixnobélisèrent, archivèrent… Que chacun songe à ces journées si belles qui firent pour tout un peuple un savoir éternel. Nous revoyons ces hommes, les yeux étincelants, entrant à la lumière de ces matins flambants, entre tous ces enfants se faisant un passage et de blanc tout couverts, remplissant tant de pages. L’engouement fut tel que tout ne put être répertorié. Ô combien de savants, combien de témoignages sont demeurés sans gloire au milieu des poussières, où chacun seul témoin des constats qu’il faisait ne pouvait deviner les chemins empruntés.

  Que de réussites ! Il faut dire que ce monde doit beaucoup à un système éducatif dont l’efficacité n’est plus à démontrer. Désormais, plus de cours magistraux. Les élèves partagent l’espace sonore avec l’enseignant. A l’occasion, ils n’hésitent pas à lui faire remarquer qu’il doit parler moins fort car ils ne parviennent pas à établir de façon satisfaisante leurs autres communications. Les parents apportent leur contribution de sorte que les bacheliers prolifèrent. On exigeait peu dans l’école de Jules Ferry dont les structures s’étaient maintenues très longtemps. Les élèves n’avaient qu’à assimiler un seul message, généralement délivré dans un silence de cathédrale. Dans ces conditions, les capacités des enfants restaient atrophiées. Trop facile, presque humiliant pour l’intellect de la nouvelle génération. Les défis sont maintenant tout autres. Le jeune doit dans le même temps, écouter le cours, les propos de ses camarades, répondre aux mails qu’on lui envoie sur son portable, crayonner sur son pupitre lorsque son talent artistique demande à s’exprimer etc. Il en résulte que l’accroissement de la masse cérébrale est sensible à tous les niveaux de la société. On constate régulièrement lors des micros-trottoirs que la modeste ménagère, entre autres, sollicitée par un journaliste, n’a aucun problème pour hausser le niveau de son curseur intellectuel. Elle parvient à s’exprimer comme une météorologue confirmée. « Oui, il fait plus froid aujourd’hui, il va falloir sortir les manteaux ». Une impeccable performance. Aucune incomplétude, le message est riche : l’information requise bien sûr, assortie en outre d’un conseil avisé quant à la tenue vestimentaire désormais adéquate.  L’école de la République a réussi à atteindre un double objectif que d’aucuns jugeaient trop ambitieux : la quête de l’excellence et l’égalité des chances. A chacun sa vocation, à chacun de décider de sa vie, ménagère affairée dans sa cuisine ou ingénieur météorologue.

  Que dire de l’évolution des mœurs ? Elle fut spectaculaire. Revenons sur cette journée particulière que Léa, une adolescente de ce monde, se plaît à raconter et qui illustre bien notre propos. Un matin, alors que pour lutter, peut-être contre les ardeurs de la jeunesse, en tout cas contre les feux de l’été, elle s’apprêtait à sortir, vêtue d’une mini-jupe et d’un corsage échancré qui laissait deviner ses seins nus, sa grand-mère s’en offusqua. Elle lui dit que, dans cette tenue, elle allait éveiller les pulsions masculines et peut-être se mettre en danger. A l’appui de ses dires, elle lui parla d’histoires épouvantables qui avaient défrayé la chronique, des jeunes femmes étranglées et violées, qu’on avait retrouvées dans les matins glacés. La mère prit alors la défense de sa fille. Il s’agissait, selon elle, de vieilles légendes que l’on se transmettait de génération en génération et qui appartenaient au passé. Désormais, les filles pouvaient s’habiller comme bon leur semblait. Des siècles de civilisation étaient sur le point d’éradiquer toute trace de violence et avaient promu des hommes nouveaux, plein de noblesse et de maîtrise.

   Après les cours, Léa décida d’aller au cinéma avec ses amies. Elles trouveraient au moins un peu de fraîcheur dans les salles climatisées. A la sortie, la chaleur était tombée. Elles s’installèrent à la terrasse d’un restaurant et ne tarirent pas d’éloges sur l’héroïne du film. Il s’agissait d’une femme d’une quarantaine d’années. Elle était à la fois mère, épouse, amante d’un autre homme, exerçait son métier de psychanalyste, projetait d’écrire un roman et trouvait même encore du temps pour jouer de la guitare. Pendant tout le film, elle restait belle, disponible, excellant dans ses différentes activités : un exemple pour les femmes de demain. Les trois filles commandèrent un repas et les amies de Léa, que la Nature n’avait vraiment pas gâtées, la complimentèrent sur cette mini-jupe qui lui allait si bien. Elles étaient tout sourire comme si ce constat les transportait d’allégresse. Léa leur fit remarquer que sa grand-mère ne voulait pas qu’elle sorte ainsi. Les deux filles ne comprirent pas ces réticences. Elles assurèrent, semblait-t-il avec une certaine amertume, qu’aucun homme ne s’était mal comporté avec elles, qu’en toutes circonstances, ils avaient toujours su garder leurs distances. Pendant le repas, Léa mais surtout les deux autres, qui en avaient gros sur le cœur, burent un certain nombre de verres « avec modération » et le temps passa. Une grève des transports avait été votée dans la journée. Elle semblait suivie car il n’y avait pas de bus dans la ville. Avant de quitter ses camarades, Léa leur fit part de son inquiétude. En pleine nuit, elle avait un bon bout de chemin à faire et, avant d’arriver chez elle, elle devait longer une allée sombre et déserte. Une de ses amies lui lança avec humeur, qu’en ce qui concernait le bosquet, elle n’aurait pas la chance de se faire accoster et qu’il ne fallait pas prendre ses rêves pour la réalité. Léa se décida enfin à partir. Les rues étaient silencieuses et désertes. Tout à coup, elle déboucha sur un quartier particulièrement animé. C’était sûrement l’heure et le lieu où se rencontraient les poètes. Près d’elle, un homme, les vêtements sales et en mauvais état, cherchait de la nourriture dans une poubelle. « Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé. WWW. mangerbouger.fr ». Elle croisait des hommes agités avec des regards de fous. Il lui semblait voir circuler de petits sachets blancs. On les échangeait contre de l’argent. Il s’agissait vraisemblablement de billets doux à l’intention d’amants en panne d’inspiration. Sur le trottoir d’en face, des muses, à peu près habillées comme elle, faisaient les cent pas. Elle remarqua qu’un poète alla aborder l’une d’elle. L’échange fut bref. Il n’eut pas à lui présenter l’ensemble de son œuvre. Dès les premiers vers, elle sembla convaincue et très vite, ils s’enfoncèrent dans la nuit. Un autre avait beaucoup plus de mal à séduire la sienne car elle refusait de l’écouter. Peut-être ne lui proposait-il que de la mauvaise prose ? Il s’obstinait, semblait vouloir la brutaliser. Un homme corpulent apparut alors et le ton monta. C’était sûrement l’éternel débat au sujet de l’opportunité de la césure à l’hémistiche. Toujours est-il que le nouvel arrivant rompit la bouteille qu’il tenait à la main sur la tête du poète qui s’écroula. Ah, l’amour de l’art ! A quels excès tu peux parfois pousser les hommes ! Léa eut alors l’impression d’être l’objet de tous les regards et il lui sembla que le Parnasse convergeait vers elle puis, il y eut comme une sorte de reflux. Les poètes et leurs muses reculèrent dans l’ombre. Elle se retourna et vit un car de police qui avançait au ralenti dans sa direction. Elle arriva près de chez elle. Un peu oppressée au moment de s’engager dans cette longue allée sombre, elle pensa aux crimes évoqués par sa grand-mère mais elle fut vite rassurée. Les massifs fleurissaient à son approche, les rossignols chantaient dans les arbres et les lucioles se regroupèrent pour éclairer son chemin jusqu’à sa porte. Il est plaisant de constater que la biosphère elle-même s’adapte au nouvel ordre des choses.

  Ce monde est en pleine mutation et il a été parfois difficile de suivre le tempo. On s’est félicité des nouvelles aptitudes des jeunes, en mesure de mener à bien plusieurs activités simultanément. Certes leurs neurones sont déjà bien épanouis mais ils n’ont pas encore atteint la plénitude. Absorbés par leur portable, ils traversaient parfois sans regarder et les accidents se multipliaient. On eut l’idée d’installer un mini-gyrophare sur leur casque et un nouveau panneau apparut sur les routes : ralentir, traversée de jeunes en connexion avancée. Ce ne fut pas suffisant. Il devint urgent de créer un autre métier. Quelle mission plus exaltante que de leur permettre de vivre, de s’engager hardiment dans l’avenir radieux que nous leur avons préparé ! On songea à élargir les fonctions des auxiliaires de vie. Ces personnes débonnaires et arrondies donnent entière satisfaction lorsqu’il question de s’occuper de vieillards chancelants ou alités. Accompagner dans la rue un jeune qui marche à grands pas exige d’autres compétences. Il faut être en mesure de suivre le rythme, mais également de retenir d’une main ferme celui qui veut s’engager sur la voie de façon inconsidérée. Et l’on vit, pendant quelque temps, le spectacle de ces bonnes âmes essoufflées, remorquées sans ménagement par des jeunes, nerveux, sourds à leurs suppliques car, sous leurs casques et les yeux rivés sur leur portable, ils étaient momentanément injoignables. Parfois, cet étrange binôme finissait sous les roues d’un chauffard. On devait recourir aux auxiliaires de vie certes mais il fallut les recruter parmi les athlètes. D’abord fortement surpris d’être brutalement stoppés près d’un feu par un colosse qui semblait surgir de leur jeu vidéo, les jeunes se reprenaient bien vite et remerciaient ce Goliath protecteur.

  Sur le plan politique, les changements ont été considérables. Nous voilà débarrassés des anciens régimes, des privilèges de ces castes retreintes qui, dans chaque pays, s’accaparaient tout ce qui était exploitable et forçaient les populations à travailler pour elles ou à vivre dans la misère. Désormais, plus d’injustices, les hommes se retrouvent à égalité. Ils sont libres d’entreprendre à leur guise et de faire l’apprentissage de la réussite qui fera de ce monde, n’en doutons pas, une terre d’abondance. Pour leur part, les élus, amenés au pouvoir de façon démocratique, se chargent de mettre en place les réformes souhaitées par les électeurs. Ils le font si bien que parfois, les citoyens débordent d’enthousiasme et descendent dans la rue pour manifester leur reconnaissance. Bien entendu, on ne trompe pas un peuple nourri de traditions démocratiques et les politiques représentent le fleuron de l’humanité. Hélas, ce cumul de vertus fait des envieux. On s’efforce de les impliquer dans des scandales de grande ampleur. Pour reprendre une expression du peuple, parfois taquin, on veut leur faire traîner des casseroles et, les attaques étant proportionnelles au mérite, pour les meilleurs d’entre eux, c’est de la batterie de cuisine toute entière qu’on s’efforce de les affubler. Heureusement, la justice ne se laisse pas abuser, Les magistrats savent distinguer le bon grain de l’ivraie et les dominants n’ont rien à craindre de ce côté-là, même si, en majesté, les robes se sont mises au diapason du monde et se montrent plus sévères envers les politiques qu’elles ne le sont avec les citoyens ordinaires.

   On put le vérifier un matin, un matin très particulier qui restera longtemps gravé dans la mémoire des éboueurs, un souvenir que l’on se transmettra de père en fils. Alors qu’ils étaient au travail, ils virent et entendirent s’avancer un long cortège de voitures de police et de presse, précédé par un fourgon de C.R.S., tout ceci dans un concert de sirènes, rehaussé par les lumières des gyrophares. Etant donné qu’ils étaient seuls dans la rue, ils pensèrent qu’ils allaient subir un contrôle inopiné. On demanderait aux chauffeurs de présenter leur permis de conduire ainsi que les papiers des véhicules et on s’assurerait que les limitations de vitesse soient respectées entre chaque arrêt. Pour d’autres, il s’agissait d’une opération diligentée par les services d’hygiène et de santé publiques. On venait voir si les éboueurs ne salissaient pas les ordures. Peut-être la venue de ce bouillant équipage état-elle due à l’œuvre d’un poète, disparu, mais dont le message influençait grandement l’opinion. Un vers, plus particulièrement, taraudait les consciences : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » Les déchets ménagers et les emballages étaient-ils enlevés avec suffisamment de dignité ? Cette réflexion allait,par la suite, être inscrite au programme de la formation des employés de la voierie.  Une des coutumes de ce monde voulait que l’on consacre une journée à un problème d’actualité ou de santé préoccupants et, même si les résultats n’étaient pas à la hauteur des espérances, on ne pouvait en contester la légitimité. Puis, cela devint une mode et on voulut tant mettre en lumière que le calendrier n’y suffisait plus. Il fallait cumuler. Parfois, l’association était heureuse si l’on peut dire : la journée du soupir était également celle du chasseur de bébés-phoques repenti. Ce n’était pas toujours le cas. ll fallait prévoir alors une plus grande distanciation sociale lorsque la journée du clonage coïncidait avec celle des nostalgiques du Crétacé. Les plus optimistes de nos employés se disaient que ce matin-là était peut-être celui des éboueurs. Si l’on venait avec un tel empressement, c’était pour les aider à accomplir leur tâche.

   Que nenni. Le cortège s’immobilisa sans que pour autant on fasse cesser le tintamarre. Des hommes armés et casqués sortirent précipitamment des véhicules, accompagnés et filmés par une dizaine de journalistes. Tout ce monde au petit trot. Un peu en arrière, des encravatés sinistres suivaient d’un pas mesuré. Alors ceux qui étaient là comprirent pourquoi on avait organisé ce vacarme, ceux qui étaient un peu plus loin comprirent aussi et ceux qui étaient encore plus loin le comprirent également. Que l’on soit ancien président de la république, ministre ou député, nul ne pourrait échapper à la justice. Deux mois après le début de l’enquête, au petit matin, bien avant l’ouverture des bureaux et afin d’éviter que d’éventuels dossiers compromettants puissent disparaître, on venait perquisitionner dans les locaux de l’un d’eux. Une fois encore, le fléau inflexible de la loi s’apprêtait à s’abattre lourdement. Un tel concentré de valeurs républicaines ne pouvait rester sans effet. Les chats se figèrent sur les gouttières, les eaux de la Seine s'immobilisèrent afin de mieux entendre ce qu'il fallait voir, une brise citoyenne parcourut les arbres jusqu’à la cime. La lumière des lampadaires devint plus forte et, dans ce halo, certains crurent distinguer une Marianne, bonne fille, s’agenouiller pour protéger de la poussière la robe des magistrats. Cependant, il ne s’agit plus de la justice expéditive du seigneur. On ne se précipite pas. On tient à examiner consciencieusement chaque affaire, surtout les plus sensibles. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’instruction n’est pas bâclée. Cela peut durer des années et des années mais, au bout du compte, la vérité finit toujours par triompher de l’ignominie. Les dossiers sont retrouvés vides et les politiques sortent toujours indemnes des procès. S’ils n’étaient destinés aux plus hautes fonctions, nos dirigeants seraient de magnifiques instructeurs en matière de morale et apprendraient à nos enfants les véritables bases de l’intégrité.

  Pendant très longtemps, on a sousestimé l'impact de la fibre républicaine. Lorsque les scrutins s'annonçaient serrés, on disait qu'on faisait voter les morts. Voilà qui est très inexact. On ne force pas les morts à voter, ce sont les morts eux-mêmes qui ressentent l'obligation de le faire. En fait, l'âme est immortelle, à condition toutefois qu'elle soit citoyenne. Tandis que le corps s'éteint, elle s'échappe vers l'indéterminé où elle se plonge dans un état léthargique: une hibernation politique en quelque sorte. Lorsque les fondements de la démocraties sont menacés, que la liberté, l'égalité et la fraternité des citoyens ne sont plus garanties, alors les ondes républicaines s'intensifient. Comme un souffle printannier, elles parviennent jusqu'à l'âme et la sortent de sa torpeur. Après s'être ébrouée quelque peu, elle rejoint son ancien corps et le revigore grâce à la carte d'électeur qui fonctionne comme un talisman. On n'insiste jamais assez sur la nécessité d'avoir en permanence ladite carte sur soi. Etre élevé au rang d'électeur donne une autre dimension à la personne et, pour peu que vous ayez une âme à la hauteur, elle est un gage d'immortalité temporaire. Alors, revenus à la vie, ces nouveaus Lazare vont une fois encore accomplir leur devoir de citoyen avant de retourner discrètement dans le silence de leur tombeau. 

  Mais revenons à nos savants. Les parents de Dolores souhaitaient apporter leur pierre à cet imposant édifice mais comment parfaire la perfection ? Alors qu’ils doutaient de la possibilité de s’investir opportunément, un jour, au jardin d’enfants, ils remarquèrent que, sur le toboggan, leur fille glissait moins vite qu’un garçon plus âgé et plus lourd. Cette observation décida de leur carrière. Ils consacreraient leur vie à étudier la mobilité de la petite enfance sur un plan incliné. Ils commencèrent par faire marcher leur fille le long de collines en pente douce. En raison de son âge, Dolores tenait à peine sur ses jambes et, très vite, elle tombait en arrière et roulait sur quelques mètres. Décevant. Ils décidèrent de choisir des sommets escarpés. Ce fut plus convaincant. Dolores dévalait bon train sur des distances importantes. Ils pesaient régulièrement leur enfant et étaient sur le point de soumettre à la faculté une formule mathématique qui établissait le juste rapport entre le poids du mobile, le pourcentage de la pente, la distance parcourue et qui incluait, cela va de soi, le coefficient d’accélération. Puis un jour, ce fut la catastrophe. Alors que le corps de Dolores roulait consciencieusement le long d’un versant, il alla heurter un rocher qui se trouvait malencontreusement sur son passage. Ses parents furent consternés. Ils comprirent que leur formule n’avait pas tenu compte de tous les paramètres. Désespérés d’avoir échoué, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, près de Dolores qui hurlait de douleur. Alertés par ces cris, un groupe de randonneurs accourut sur les lieux. Ils prodiguèrent les premiers soins à la fillette puis entreprirent de réconforter les parents. Hélas, les arrivants n’étaient que des esprits simples, alanguis dans des corps trop bien entretenus. Ils s’imaginèrent que c’était le spectacle de Dolores ensanglantée qui les mettait dans une telle détresse. Manifestement, ils n’avaient pas lu Descartes qui insistait sur l’indispensable inflexibilité de la démarche rationnelle. Ne disait-il pas en substance que, lorsqu’on opère, on ne doit pas se soucier des cris du malade. Ils n’ont pas plus d’importance que le bruit d’une poulie qui grince. Nos deux héros étaient trop bien formés pour se laisser abuser par le grincement de la poulie. Les savants ne restèrent pas catastrophés très longtemps car, en fin de compte, leurs travaux n’avaient rien perdu de leur valeur. Il suffisait de préciser qu’ils avaient été réalisés en l’absence de tout corps pouvant impacter le mouvement du mobile. Dolores à nouveau opérationnelle, la présence d’un obstacle sur la trajectoire de l’enfant ferait l’objet d’un second volet. Abandonnant leur fille aux soignants et aux grands-parents, ils se mirent en devoir de peaufiner leur thèse avant de la soutenir devant leurs collègues.

  Le calme revenu et, avant qu’elle ne soit héliportée, les randonneurs prirent des photos de Dolores et les postèrent sur les réseaux sociaux. Cette initiative déclencha un véritable tsunami. Entourée de bandages et le visage fortement tuméfié, Dolores apparut comme la représentation christique de l’enfant, à la fois génie précoce et martyr, entièrement dévouée à la Science et au bonheur de l’humanité, une Marie Curie en couches-culottes en quelque sorte. D’impressionnantes cohortes commencèrent à affluer vers la région. Une première vague allait sur le lieu de l’accident. Des pétitions circulaient. Les uns voulaient que l’on dynamite le rocher, d’autres qu’il soit dissous dans un bain d’acide, les plus déterminés l’attaquaient à la massue. Les écologistes, quant à eux, s’y enchaînaient pour protéger le site… Les plus nombreux voulaient rencontrer l’enfant. Revenue chez elle, Dolores était encore bien meurtrie et les visiteurs enviaient secrètement ses parents qui avaient eu la chance de mettre au monde une fille aussi exceptionnelle. Cependant, elle se remit vite de ses blessures. L’insouciance et la vitalité propres à son âge reprirent le dessus et elle se mit à rire et à jouer avec les autres enfants que leurs parents avaient traînés jusqu’ici, dans l’espoir qu’ils garderaient quelque empreinte de la fillette et en repartiraient plus savants. Lesdits parents en étaient scandalisés. Il leur semblait impardonnable de la voir ainsi tourner le dos à son destin. C’était un peu comme si on avait surpris une Mère Supérieure dans son couvent, en train de feuilleter le calendrier des joueurs de rugby du Stade Français.

  Peu à peu, dans la commune, les tensions s’apaisèrent. Néanmoins, le village était devenu une destination touristique très prisée et les visiteurs emportaient souvent un fragment du rocher de sorte que son volume diminuait régulièrement. Les autorités locales décidèrent de le protéger en l’entourant de solides barrières. A la fin des travaux, il y avait eu une cérémonie en présence de la presse et de tout ce qui était en quête d’électeurs. Les administrés exigèrent l’ouverture d’un musée. Un ensemble de panneaux retraçait, photos à l’appui, l’historique su site. On y voyait Dolores enfant au milieu de ses jouets puis le paysage avant l’accident, le rocher en gros plan, pris sous plusieurs angles, les clichés des randonneurs, Dolores à l’hôpital. On avait voulu ensuite évoquer les débordements. Les employés municipaux avaient participé. Ils avaient déposé, après coup, des bâtons de dynamite au pied de la roche puis un container. On pouvait lire clairement qu’il contenait de l’acide. Deux hommes, de dos, attaquaient la pierre à la massue, d’autres s’étaient enchaînés. Le dernier panneau représentait la cérémonie. Le député, une feuille à la main, récitait son discours, le public applaudissait, le préfet, en uniforme, aidait Dolores à déposer une gerbe. A la fin de la visite, il était possible d’acheter ces photos regroupées dans un album, dédicacé par Dolores, ainsi que des fragments du rocher, dont l’authenticité était certifiée par le maire de la commune.

  Dolores avait bénéficié d’un tel éclairage qu’on eut l’idée d’en faire une icône de la pub. On la voyait partout dans les situations les plus improbables. Elle apparaissait, un verre à la main : « Faîtes comme Dolores, dégustez les vins du terroir ». Etant donné qu’elle était très appréciée des seniors, on l’orienta vers les produits qui leur étaient destinés. « L’arthrose vous fait souffrir, Dolores entretient ses articulations avec… » « Vous voulez masquer les signes de l’âge, Dolores a opté pour l’anti-rides… et les résultats sont impeccables ». « Après ses dents de lait, si rien ne repousse, Dolores choisira les implants ». La fillette était sans cesse sollicitée. Toujours sur les routes, utilisée sans ménagement, son champ d’action s’élargissait. On lui faisait inaugurer une maison de retraite, elle accompagnait un politicien en campagne. Muette et parfois en larmes, elle présidait des conférences, était censée recommander la vaccination, le passage à l’électrique, souligner l’angélisme des démocraties etc.

  On fit tant qu’elle tomba malade. On dépêcha à son chevet les meilleurs médecins, ceux qui passent à la télé. Certains préconisèrent la saignée, d’autres la jugèrent inutile car, selon eux, Dolores avait contracté la maladie de la pierre. D’autres enfin, voulaient lui administrer un médicament qui faisait des miracles du côté de Marseille mais était inefficace, voire contre-indiqué sur les bords de la Seine. En fin de compte, on décida de la confiner. Le confinement, un mot qui connaissait son heure de gloire. Il faut dire que ce monde luttait contre un virus. En fait, il y en avait eu plusieurs auparavant mais comme les autres ne l'avaient pas importuné, on en avait peu parlé. Celui-ci, particulièrement mal éduqué, ne s’était pas arrêté aux frontières ainsi que ses prédécesseurs ou encore les nuages radioactifs avaient coutume de le faire. Tant qu’on ignorait tout de lui, il faisait des victimes. Mais ce monde avait appris à le connaître. Il s’agissait d’un virus cancre qui n’aimait pas l’école. On pouvait donc laisser les établissements scolaires ouverts sans risque de contamination. Il détestait les transports en commun, il était possible de s’entasser dans les bus, les trains ou le métro car il avait juré qu’on ne l’y rencontrerait jamais. En revanche, il adorait la fête, les spectacles et les rencontres sportives. Il y venait avec ses amis. On devina son vice, il était gérontophile. Privé des vieux qu’il aimait par-dessus-tout, on pensait qu’il allait partir vers des contrées, habituellement plus accommodantes. On ajouta même une mesure-phare, censée lui enlever toute velléité. Les autorités reconnurent à chacun les compétences nécessaires pour se délivrer des autorisations de sortie. Et l’on vit donc ces foules responsables débouler dans les rues, des papiers plein les poches. Dans un premier temps, le virus sembla plier devant cette humanité nouvellement dignifiée. Puis il se reprit. Avant d’être citoyen adoubé, rappelons-le, tout homme est d’abord un patient et, par conséquent, tout adoubé qu’il soit, il reste contaminable. La pandémie reprit de plus belle. On mit en route le protocole habituel : les chercheurs prospectèrent, chaque équipe pour le laboratoire qui la payait, et chacune mit au point son propre vaccin. L’industrie pharmaceutique se chargea de les produire en très grand nombre et il ne restait plus aux citoyens qu’à les écouler. On ne savait rien sur la durée de l’immunité. La belle affaire ! Chaque partie continuerait à jouer sa partition. Les chercheurs se tenaient prêts à modifier leurs formules et l’industrie à produire bien davantage si nécessaire. Il pouvait y avoir des effets indésirables ? Un scandale de santé publique de temps à autre, quelle importance ! Quelques centaines de personnes qui contractent une pathologie lourde ne sont pas en mesure d’arrêter la marche inexorable du progrès.

  Quant à Dolores, même si l’assurance des docteurs demeurait insubmersible, son état s’aggravait. C’était parce qu’elle portait un masque, disaient les uns, parce qu’elle l’enlevait trop souvent assuraient les autres. N’en déplaise à la faculté, il fallait recourir à d’autres voies. Les médecins empochèrent leurs dépassements d’honoraires et regagnèrent les lumières complaisantes des plateaux de télévision où ils continuèrent à débattre doctement des « effets et des causes ». On proposa que la fillette rencontre le président de la république pour qu’il impose ses mains sur l’enfant, comme jadis, les rois de France le faisaient sur les écrouelles. Ce jeune monarque, issu d’une lignée de technocrates voguait, toutes voiles dehors vers la modernité, convaincu qu’il fallait tout miser sur l’ingéniosité des hommes. Elle seule était en mesure d’assurer l’avenir de la planète et des générations futures. Bien sûr, il y aurait des dommages collatéraux. On les annonçait plus terribles que les précédents mais les leçons de l’histoire l’avaient convaincu, ainsi que les siens, qu’ils ne concerneraient que les vilains et les gueux. Les injustices et les malheurs avaient toujours fait partie de leur culture. C’était la seule tradition qui méritât d’être conservée. Alors, se commettre avec les écrouelles lui semblait peu hygiénique et humiliant, un peu comme si on demandait à un génie de l’informatique d’en revenir aux signaux de fumée.

  Qui pouvait être en mesure de sauver Dolores ? Certains voulaient la ramener en haute montagne et la laisser aux bons soins des loups. On accordait alors à ces animaux à peu près toutes les vertus. Mais comment être sûr qu’une meute la trouverait à temps ? Dans l’urgence, il valait mieux se contenter des loups domestiques qu’on utilisait dans les clips. Afin d’optimiser la piste irrationnelle, il fallait associer les loups avec ce qui se faisait de mieux à ce moment-là, des personnalités, surtout des jeunes issus de la téléréalité, et qui orientaient le monde depuis les réseaux sociaux. Lorsqu’on leur prêtait attention, on pouvait douter de leurs capacités intellectuelles. On avait l’impression que le carré de leur hypoténuse n’était pas toujours correctement raccordé à celui des deux autres côtés. On était dans l’erreur. C’était justement de cette fissure qu’ils tenaient leurs performances. Mystérieusement connectés à une force venue d’ailleurs, ces jeunes avaient le pouvoir de changer une ineptie en trait de génie. Les gens savaient décoder ce qu’il y avait de subliminal dans leurs apparentes fadaises de sorte qu’on leur donnait beaucoup d’importance. Une de leurs grandes prêtresses, particulièrement en phase avec la quatrième dimension, sut transformer une platitude où il était question de fille, de téléphone et de shampoing en un message de toute première importance qui fit le tour de la planète et lui assura sa notoriété. Idoles de ce siècle, ces démiurges de la vacuité préfiguraient le suivant où l’univers éviterait le chaos grâce aux mannequins et autres prophètes de même teneur intellectuelle, qui sauraient communiquer à temps les dernières tendances en matière de mode, d’innovation linguistique et même de politique. Certains d’entre eux déjà ont su parvenir au pouvoir dans plusieurs pays et non des moindres. C’est une nouvelle étape dans l’évolution. Après l’homo-sapiens, un autre défi pour l’humanité : donner de la consistance au vide, en faire un produit de consommation courante, le rendre indispensable, faire le plein de vide pour que les plus nombreux en soient comblés.

  Afin de soigner Dolores, il fut convenu qu’il fallait réunir les loups et la grande prêtresse. Elle refusa. Ce serait pour ses followers une régression inacceptable que d’apparaître en compagnie d’animaux tout droit sortis des forêts, incapables, lui avait-on dit, de se servir d’un portable. Les loups errèrent dans la chambre sans la diva, en s’efforçant de répondre au mieux à l’anthropomorphisme des gens qui étaient là. Il fallait donc solliciter une autre idole. Fort heureusement, il y en avait une réserve conséquente. Lorsque la nouvelle arriva, elle fut très déçue de ne pas être accueillie par des caméras. Elle se filma avec son portable car, évidemment, l’univers ne saurait se passer d’elle trop longtemps. Elle s’offusqua de voir la fillette dans un tel état. Sur un ton qui n’admettait aucune réplique, elle exigea qu’elle soit habillée de façon à satisfaire aux canons de la mode. On prit les mensurations de Dolores et on nota scrupuleusement les recommandations de la diva. Elle partit et dit qu’elle ne reviendrait que lorsque la petite serait visible. De retour, elle déclara, sur un ton toujours aussi péremptoire, que Dolores devait absolument avoir recours à la chirurgie esthétique. Elle continua et on crut comprendre qu’elle disait avec ses mots à elle qu’il fallait greffer une poitrine généreuse sur le corps de l’enfant car, d’en être dépourvue, l’incitait à mourir. Bien que très impressionnés par l’aplomb de cette gaillarde vestale, les grands-parents restèrent circonspects. Ils la prièrent d’échanger avec ses semblables en espérant que, parmi toute cette insignifiance, il s’y trouverait une formule qui atteindrait l’au-delà. Elle accepta et, tout en se filmant, elle défila en mettant en avant les atouts qu’elle devait à ses récentes interventions chirurgicales et dont elle tirait grand mérite. On attendait un miracle : la fillette soudainement guérie ou, pour le moins, un ange anonyme à son chevet. Rien de tout cela. Tout à coup, sans raison apparente, peut-être parce que Dolores ne lui prêtait aucune attention, elle s’énerva, déclara qu’elle hallucinait. Ce mot fit renaître une lueur d’espoir car c’était justement ce qu’on lui demandait, qu’elle entre en contact avec un monde parallèle. L’espoir fut de courte durée. Elle devint furieuse, affirma que, cette fois c’était sûr, elle allait péter un câble. On craignit pour le réseau électrique de la maison ou même que son courroux engendre un nouveau cosmos comme le firent les créatures mythologiques au commencement des mondes. Elle lança un vase contre un mur, fit tomber d’un revers de main tout ce qui se trouvait sur une table et partit en claquant violemment la porte. Diminués par le stress dans lequel les plongeait l’état de Dolores, ses grands- parents et ses proches n’avaient pas su saisir toute la dimension de cette rencontre avec une des déesses du web, le nouvel Olympe de ce monde. Ils n’en gardaient que l’image d’une écervelée hystérique.

  On ne pouvait pas délaisser la piste irrationnelle, la seule qui restait disponible. Il y avait les sites traditionnels : Lourdes ou Fatima. Des extra-terrestres y étaient apparus, s’y étaient exprimés. On affirmait que des malades en revenaient guéris. Aucune certitude. A Domrémy, un modeste hameau, une certaine Jeanne avait entendu des voix. Il faut croire que ce flux magique s’était maintenu au fil des siècles car, une nouvelle fois, les Anglais avaient été boutés hors du continent. Il était cependant préférable de proposer d’autres lieux de culte plus proches de ce monde et dont la teneur surnaturelle avait pu être vérifiée. Il y avait un site où un extra-terrestre se manifestait régulièrement. On ne le voyait pas mais il s’annonçait avant chaque intervention : « Ici la voix ». Des millions de téléspectateurs pouvaient en attester. Cet être n’accordait aucun crédit à l’intellect. Il s’entourait de simples d’esprit car ils n’avaient pas, disait-il, le risque de se perdre en de vaines spéculations philosophiques. Ses propos étaient brefs, de simples directives. Il s’agissait vraisemblablement d’un langage codé destiné aux seuls initiés. Son message était centré sur le secret. Il voulait que ses adeptes s’attachent à découvrir des passages inconnus mais également qu’ils explorent les recoins les plus cachés des âmes des autres élus. Encore une fois, il fallut déchanter. L’objectif de cet alien n’était pas de soigner les corps. Quant au spirituel, ses mantras ne parvenaient pas à illuminer les fidèles qui restaient empêtrés dans leurs déficiences.

  En dernier recours, on pensa à cette piscine édifiante où, sous l’effet d’une eau considérablement enrichie par des flux venus de mondes inconnus, deux des premiers lofteurs s’étaient livrés, bien malgré eux, à des ébats amoureux devant les caméras. Où se procurer de cette eau ? Un homme, sourire et cravate en avant, affirma qu’il en avait recueilli un certain nombre de fioles. Le liquide avait confirmé ses vertus. Une jeune vierge était tombée enceinte alors qu’elle n’en avait bu qu’une simple rasade. Manifestement ces ondes vivifiantes devaient circuler depuis fort longtemps. Elles expliquaient ces grossesses impossibles, survenues au cœur de couvents austères où ne circulaient que des hommes de Dieu. Le produit s’écoulait sur Internet, acheté par des femmes désespérées de ne pouvoir concevoir. Bien entendu, le prix de chaque flacon était très élevé. Toujours tout sourire et d’une voix très douce, le vendeur expliqua qu’il n’y était pour rien. Le montant du service était établi en fonction de l’offre et de la demande et lui ne pouvait que se plier à la loi du marché. Il continua sur ce ton convivial et enjoué qui sait si bien vider les comptes en banque. Dans une société moderne, en matière de santé, l’argent n’est plus un problème, y compris dans le cas d’une maladie orpheline pour laquelle, chacun le comprendra, le coût des soins est exorbitant. Il dépasse largement les ressources de la plupart des familles. Que se passe-t-il ? Va-t-on laisser mourir un enfant ? Certainement pas. Généralement, les habitants de la région se mobilisent et remettent aux parents la somme correspondant au traitement. Dès lors, plus rien n’empêche les équipes médicales de se mettre au travail car elles ont l’assurance d’être rétribuées à la hauteur de leurs prestations. C’est à juste titre que la presse se fait l’écho de ce déploiement d’humanisme qui honore chacune des parties concernées. Bien entendu, les personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté ne resteront pas oubliées trop longtemps. Selon des sources autorisées, on envisagerait de mettre en place des ateliers de réflexion. L’objectif serait d’étudier les modalités qui permettraient à un certain nombre de démunis, sous des conditions qui restent à déterminer, d’avoir accès aux soins et cela, on peut l’espérer, le plus rapidement possible. A la suite de ces messages réconfortants, le vendeur annonça sur les réseaux sociaux qu’il irait lui-même apporter le flacon et guérir la fillette. Dolores rendit le dernier soupir avant d’avoir pu bénéficier de ce précieux breuvage.

   Très médiatisée, elle avait tenu le pays en haleine, volant bien malgré elle la vedette aux politiciens et à leurs servants. Comme en pareilles circonstances, les unes fort récentes par ailleurs, alors même que son rayonnement devenait très importun, on estima en haut lieu qu’il fallait exploiter l’aura de la fillette et en faire une héroïne. Autour de son image, on rassemblerait pêle-mêle des messages susceptibles de fédérer pour l’occasion un monde en déliquescence : les valeurs de la république, l’unité de la nation, la crédibilité des dirigeants, la force des liens familiaux etc. On lui organisa donc des obsèques nationales. De nombreuses chaînes furent tenues de retransmettre la cérémonie. On fit défiler des enfants sages et bien habillés. Les mamans pleuraient dans le cortège. Le vendeur se joignit à ce concert de larmes, désespéré car, répétait-il à l’envi devant les caméras, son eau aurait sauvé Dolores. Ses fioles allaient par la suite inonder le marché. Le président, visiblement très ému, y alla de son discours. Il vanta le courage et le génie de cette enfant disparue trop tôt, dévouée à la Science et que la nation n’oublierait jamais. Il lui attribua la légion d’honneur à titre posthume et déposa un petit caillou sur son cercueil. C’est sur cette affaire rondement menée que se termine ce conte où la folie, plus ordinaire qu’on ne le croit, tient une place de choix.

  Qui est Dolores ? Totalement démunie, à la merci de ceux qui l’entourent, elle ne laisse personne indifférent. Avec la plus grande assurance, chacun prétend vouloir et pouvoir la sauver. En fait, si certains l’aiment, la plupart l’exploitent ou encore la violentent. Elle finira par disparaître, victime de l’ambition, de la cupidité ou de l’aveuglement des hommes qui n’ont jamais pris conscience de son extrême fragilité. Dolores est à la fois la partie et le tout, le destin tragique d’une planète qui se meurt, sous le regard suffisant d’une humanité, convaincue jusqu’au bord de l’abîme, que de l’intelligence et de la morale elle en a à revendre.

 

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